Les éveillés
L'éveil, l'éveil ! Est ce que j'ai une gueule d'éveillé ?
Il faut croire que non.
Pourtant on nous le dit partout, dans le zen et ailleurs. Ce que vous cherchez est si proche que vous ne pouvez l'atteindre. Ou encore : vous êtes comme un homme (ou une femme) qui demanderait à boire alors qu'il a de l'eau à la ceinture.
Etc, etc...
Nous les avons tous lues ces phrases, ces aphorismes, ces koans. Sur le zafu, remet ton cul en espérant des jours meilleurs.
Et puis, il y a les éveillés spontanés. Eux n'ont jamais médité ou suivi une quelconque voie spirituelle et pourtant...
La vie est un mystère.
Si vous avez déjà cherché ce terme, éveil, sur internet, vous êtes surement tombés sur le meilleur et sur le pire.
Le pire est assez rapidement repérable. Ces gens là sont aussi éveillés que mon genou gauche, qui est, de loin, mon genou le plus transcendantal. Ils se prennent généralement très au sérieux, n'ont aucun humour et aucun recul, surtout sur eux mêmes. Or l'éveil, c'est bien la disparition définitive et sans retour de tout ce qui peut se prendre pour un moi. Qui plus est, un môa !
Et il y a les autres.
Ceux dont le témoignage ne peut laisser indifférent et qui, chacun avec leur mots puisqu'il faut bien les utiliser, témoignent de la même chose.
Betty Quirion ou Betty la grande joie, comme se nomme son site internet et dans son livre "La fraîcheur de l'instant. La fin d'un rêve d'individualité" , témoigne de son expérience.
Expérience en tous points semblables à celle de Stephen Jourdain et dont il a témoigné dans de nombreux livres dont "L'irrévérence de l'éveil", coécrit avec Gilles Farcet.
C'est une suite d'entretiens entre Gilles et Stephen dont certains donnent le vertige.
Je vous recommande le démontage de la réalité à partir d'un paquet de gitanes.
Stephen Jourdain était un éveillé, un bouddha irrévérencieux qui fumait plusieurs paquets de cigarettes et buvait force cafés tous les jours de son existence.
Et Betty Quirion parle du même lieu que lui. Celui de notre nature. La conscience s'engendrant à chaque instant. La conscience infiniment consciente d'elle même. Dieu, si vous préférez ou notre nature de Bouddha.
Comme elle l'écrit sur son site :
"Témoignage de Betty
À l'automne 2008, en me promenant seule un soir, je me suis arrêtée tout à coup et j’ai fait un foudroyant constat : au plus profond de moi, je voyais que j’étais incapable de trouver la paix, car je n’étais pas équipée pour cela.
Mon cheminement spirituel, mes efforts et ma recherche d’expériences ne m’avaient amenée nulle part. J’étais totalement dégoûtée. Je me suis dit : « Je laisse tout tomber, advienne que pourra, je me fiche de n'être rien et seule. »
Je constatais qu’après de grandes souffrances inutiles, je me retrouvais dans un état neutre, comme dans un désert. Je n'étais ni bien ni mal, je refusais de me laisser atteindre par les pensées, mais je n’avais aucune résistance, je n’essayais pas de les repousser : « Vous existez les pensées! Parfait, faites votre travail : moi, je ne me sens plus concernée. »
Je ne croyais plus en moi, j'étais glacée, prête à mourir.
Est-ce que l'éveil survient quand il y a une insupportable urgence dans l'appel, quand il y a acharnement? Je ne sais pas. L'année qui a précédé ce séisme, j'avais pourtant un franc désir d'absolu, mais je constate maintenant qu'il y avait une peur qui m'habitait : la grande peur de ne pas exister.
L’amour que je pensais à la base de tout, cet amour que je définissais à l’opposé de la haine alimentait cette peur. Elle s’immisçait partout : dans mes relations amoureuses, dans le dialogue avec mes filles, dans ma vie professionnelle.
Je voyais l’absurdité de ces situations au gré de mes expériences : avoir peur de ces choses qui devaient m’apporter le bonheur n’avait pas de sens. J’avais une réelle motivation à me libérer de cette peur qui engendrait de la douleur et de la souffrance, mais je ne voulais pas abandonner qui j'étais, je voulais continuer d’exister en tant que « moi ».
Après cette soirée où j’ai honnêtement lâché prise, je ne marchandais plus, j'accueillais le moment pour ce qu'il était, le laissant glisser sur moi, quelquefois interprété comme douloureux, quelquefois interprété comme joyeux, mais toujours acceptable, car il existait dans ce monde que je projetais moi-même. J’en ai donc pris l’inévitable et entière responsabilité.
Ce faisant, il ne restait qu’une soif d’inconnu, non identifié, intouchable, inqualifiable, qui s'étendait et créait de l’espace. La vie a répondu.
Mon témoignage est simple, accessible et sans but.
Je me suis créé une invitation à abandonner le monde instable de la forme et j’y ai répondu.
La Conscience est intemporelle, non individuelle et ne subit pas de processus évolutif : elle EST! C’est ce que nous sommes tous!"
Et Stephen Jourdain, de son côté, parlant de son éveil, survenu à l'âge de seize ans, alors qu'il était au prises avec le cogito de Descartes. Le fameux ; "Je pense donc je suis" ou, comme le précise Stephen : "Je pense donc Je suis. Je suis donc Dieu est. " :
"J'agissais par passion.
Comme si j'avais à mon insu défoncé le fond de mon intériorité pensante, je me suis retrouvé veillant d'une veille sans limite et qui était cette veille ?
c'était moi. Et quelle était ma vraie nature, pour utiliser l'expression orientale, c'était cette vigilance infinie qui se veillait elle même
ou conscience infiniment consciente d'elle même. J'étais cela et ceci ne se faisait pas passivement, c'était un acte, c'était moi cette chose là.
Rien de plus infiniment personnel.
C'était bibi mais un bibi très différent de celui que je connaissais. Pas de corps, bien entendu, pas de substance, pas de forme, pas de couleur, pas de poids, pas de taille.
Rien, absolument rien. Rien qui justifie qu'il y ait quelque chose, or il y avait quelque chose, il y avait l'être absolu au sein de cette conscience.
Donc je suis. PAF ! et tout cela ça débouche en fait, c'est très chrétien ce que je raconte là, mais ça débouche sur la grande expérience orientale.
A mon avis, l'expérience du Bouddha est la culmination de l'expérience chrétienne. C'est l'ultime sommet.
Lorsque cet événement colossal se produit auprès duquel l'explosion simultanée de mille galaxies, de mille soleils et de mille galaxies, est peu de chose.
C'est une événement inouï, une révolution inouïe mais en même temps, c'est un événement durant lequel il ne se passa strictement rien et ça semble échapper totalement aux gens.
Il y a une autre façon de stigmatiser cette approche de la conscience pure, ou du bien suprème c'est : "voilà ça va bouleverser la vie."
Mais non, ça ne va pas bouleverser la vie. Le torrent de la vie va continuer à couler, inchangé et glorifié, simplement tous les bouchons qui obstruaient ce magnifique flux
vont être anéantis et enfin le torrent de la vie va couler mais il n'y a aucune espèce de changement parce que ceci, ce dont j'essaie de parler depuis très longtemps maintenant,
n'est pas une chose grandiose parmi les choses de la vie, c'est la vie elle même et on ne peut pas l'enclore, l'approcher comme étant une chose. Point à la ligne, voilà.
Tel le vieux chef indien, j'ai dis."
"Il ne s'agit jamais de faire le procès des choses, il s'agit de les aborder dans leur nature.
Nous abordons la vie intérieure ou psychologique incorrectement. Nous l'abordons comme une réalité.
Nous abordons le héros de cette aventure psychologique comme une réalité. C'est du pipeau ! C'est de la fiction pure !
Nous sommes au cinéma en train de regarder un film et ce film, c'est notre vie mentale avec son sujet. Nous sommes dans la fiction.
La vie psychologique n'existe pas et son héros non plus ! "
"Au centre de nous même, nous sommes porteur de Dieu. Et ce n'est pas rien !"
Extraits du DVD : "Stephen Jourdain. La folle sagesse" de Carole Marquant
dans lequel on retrouve des entretiens avec Gilles Farcet et Denise Desjardins
Cet événement inouï et qui s'auto détruit dans le même temps qu'il naît indéfiniment à lui même dans un présent infini c'est bien ce dont parle le zen. Satori. C'est l'éveil du Bouddha.
Dans le livre de Jacques Brosse, "Satori", est raconté cet épisode bien connu du zen.
Il parle de Houeï-neng, sixième patriarche du Zen.
Il se trouvait alors au monastère que dirigeait Hong-Jen, cinquième patriarche du zen.
Celui ci ne trouvait aucun éveillé parmi ses disciples et, pour juger de leur compréhension du zen, il leur demanda d'écrire un poème.
Chen-sieou, son disciple le plus érudit et respecté des moines, écrivit un poème qu'il fit afficher sur le mur du monastère.
" Notre corps est l'arbre de l'éveil
Notre esprit est comme un clair miroir
Efforcez vous de le polir toujours
Sans laisser la poussière se déposer sur lui."
Pas mal, mais un peu laborieux. Le cinquième patriarche, très diplomate, le loua en ces termes :
"Si l'on pratique le zen de la manière indiquée dans cette strophe, on ne peut mal se conduire."
Grosso modo, t'as rien pigé, Charles.
Or il y avait au monastère un novice d'humble origine nommé Houei-nêng.
Hong-jen, bien qu'il eut reconnu dès son arrivée la perspicacité de Houei-nêng, lui avait confié la charge de broyer le riz pour la communauté.
Houeï-nêng n'était là que depuis huit mois. C'était un débutant mais son zen était pur et ardent.
Ayant lu la strophe de Chen-sieou, il composa la sienne, en réponse :
"A l'origine, il n'y a pas d'arbre de l'Eveil
Ni non plus de clair miroir
Je suis depuis toujours l'Absence absolue
Où la poussière pourrait-elle s'amasser ?"
Alors Hong-jen reconnut en lui son successeur.
PAF ! comme dirait Stephen Jourdain.



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